« Gauguin » : le film d’Edouard Deluc gomme la réalité coloniale

Gauguin est le film d’Edouard Deluc, présent depuis le 20 septembre sur les écrans de cinéma. Ce dernier est consacré à la vie du peintre, mais gomme la réalité coloniale.

Sorti en salles le 20 septembre dernier, notre confrère Leo Pajon posait une question intéressante concernant le film d’Edouard Deluc : peut-on consacrer un film à un artiste sans rendre compte des réalités de son temps ?

Consacré au premier séjour du peintre en Polynésie en 1891, on découvre à travers ce film, un artiste maudit, qui souhaite partir à destination de Tahiti pour trouver à nouveau de l’inspiration. Il embarque avec lui son épouse autochtone qui se prénomme Tehura, et vie presque dans la pauvreté avec les Tahitiens à ses côtés.

Leo Pajon regrette que le film ne mentionne pas l’âge réel de cette « épouse ». En effet, elle s’appelle en réalité Tehamana et avait treize ans. Paul Gauguin a eu de nombreuses partenaires au cours de ses voyages en Polynésie, des histoires d’amour résumées en une, mais ces dernières étaient toutes plus ou moins du même âge.

Léo Pajon regrette ainsi que :

« L’artiste est présenté comme étant un marginal qui ne veut rien avoir à faire avec les colons français de l’île. Il se comporte en fait comme eux en ce qui concerne ses relations amoureuses et sexuelles. Que l’on puisse, en 2017, en France, se passer d’une réflexion sur le comportement révoltant des colons en dit long sur notre incapacité à se défaire de schémas mentaux profondément ancrés. »

Jean-François Staszak, lui, est un professeur de géographie à une université de Genève, et a travaillé sur l’une des peintures de Gauguin. Pour lui, le film se situe dans « la reproduction du mythe Gauguin », qu’il a forgé au cours de son récit de voyage en 1901 : Noa Noa. Dans ce dernier l’artiste est incompris et est parti à Tahiti pour y vivre en « sauvage parmi les sauvages. »

Ce dernier remarque que :

« On ne peut pas faire un film aujourd’hui sur Gauguin sans le resituer dans le contexte colonial »

Dans Noa Noa, l’artiste raconte le dégoût pour l’administration coloniale et ses désillusions après son voyage à Tahiti. Le film lui, représente un Tahiti solaire, préservé des cartes postales. Mr Staszak explique :

« Au cours de ses voyages, il s’est lui-même comporté comme un colon. En effet, pendant son deuxième voyage, il a tenu un journal, il était proche des partis locaux, a cherché à avoir une plantation, et voulait devenir juge de paix. Il souhaitait également devenir notable, et ne remettait donc pas en cause l’administration coloniale.»

Toujours selon le spécialiste, d’autres éléments « franchement choquants » sont à relever dans le film. Comme par exemple, lorsque le voisin tahitien de l’artiste se met à vendre des statuettes inspirées de celles de Gauguin pour gagner de l’argent.

« Le jeune Tahitien est traité comme un copiste, mais en réalité, c’est Gauguin qui a copié l’art des Polynésiens. De leur point de vue sans doute, cela serait vu comme une contre-vérité très offensante. »

C’est surtout l’histoire amoureuse entre Tehura et Gauguin qui semble poser problème. En effet, le film ne mentionne jamais son âge, ni le fait qu’il est atteint de syphilis, qu’il a d’ailleurs transmise à ses partenaires. Mr Staszak a tenu à faire remarquer :

« Il n’était sans doute pas pire que les autres, mais on ne peut pas faire comme si cela n’existait pas »

Notons également que le peintre se comporte très mal avec la jeune femme, qu’il décide d’enfermer après une belle crise de jalousie à cause d’un Tahitien plus jeune que lui.

« Possible oui, mais c’est présenté comme de la jalousie car elle le trompe. En tant que spectateur, on serait même triste pour lui, mais je ne comprends pas d’où sort cet amour fou. Dans les lettres envoyées à ses amis restés en Europe, il semble heureux d’avoir plusieurs partenaires, de les rétribuer avec peu de chose, dans des relations qui relèvent souvent plutôt de la prostitution. Il parle de sexe, mais jamais de sentiment. »

Les femmes présentes dans le film sont visiblement dans la même situation qu’à l’époque, lorsque l’artiste les peignait et les donnait à voir au public européen. Pour Mr Staszak, c’est regrettable de faire un film sur Tahiti, sans faire parler les Tahitiens.

« Elles ne parlent pas. Elles ne font rien. Elles rêvent. Elles sont offertes à notre regard, et on ne sait pas ce qu’elles pensent. »

Notons que lors du centenaire de la mort de Gauguin, un débat virulent avait eu lieu lors d’un colloque organisé à l’université de Polynésie française. Un anthropologue avait d’ailleurs lancé la chose suivante, selon un compte rendu publié dans le Nouvel Observateur :

« Si en Occident tu es un superhéros du symbolisme et du primitivisme, dans la mémoire polynésienne, tu n’as enfanté que des anecdotes douteuses et imprécises. »

Une réaction concernant ce film de cinéma ?

Source : Le Monde